[livre] Chapitre 3 : Barbara, c’est le prénom que je donnerai à ma fille

Mercredi 30 novembre 2022.

La première fois que j’ai vu mon mari, c’était lorsque j’étais encore en prépa. Nous n’étions pourtant pas dans la même classe et ne vivions pas non plus dans la même ville. C’était un parisien. “Race à poux” se serait empressé de dire mon grand-père, s’il était encore parmi nous. Il détestait absolument tout ce qui se rapportait à la capitale. Le journal télé, qui donnait uniquement des nouvelles de Paris. Les trains, qui devaient toujours passer par Paris. Le salon de l’agriculture, qui était encore une fois à Paris, intra muros, ce qui le révoltait. Les décisions politiques, prises pour tout le territoire français métropolitain et aussi pour les DOM-TOM, toujours à Paris.

À Paris, il y avait aussi, et ce même dix ans plus tôt, absolument toutes les grandes écoles françaises. C’était précisément l’objet de notre rencontre, avec mon mari. Je m’étais rendue au salon des grandes écoles, à Paris, avec mes parents. Ils voulaient à tout prix que je fasse une grande école de commerce, comme eux, parce que c’est la seule chose qu’ils connaissaient, et donc la seule option qu’ils envisageaient pour moi. Mon père m’avait dit que la majorité des grands dirigeants actuels avaient fait une école de commerce, et que le reste s’était un peu débrouillé, mais il n’a jamais trop su m’expliquer comment.

Pour nous rendre à ce salon, nous avions pris la voiture, jusqu’à la gare, puis le train, pendant un peu moins de deux heures, ressenti vingt minutes, puis le métro pendant un peu moins de vingt minutes, ressenti deux heures, et nous avions fini par marcher, un petit quart d’heure, car ma mère s’arrêtait toutes les trente secondes. À vrai dire, elle avait déjà habité à Paris dans un autre quartier il y a trente ans, mais comme une fois elle était venue dans le 3ème arrondissement pour la journée, elle en avait gardé beaucoup de souvenirs. Ma mère faisait partie de ces gens qui pensent tout connaître de Paris et n’hésitent pas à donner de fausses indications aux personnes qui cherchent leur chemin.

Je me souviens très bien de ce jour-là, au salon des grandes écoles, déjà parce qu’on avait fouillé nos sacs à l’entrée et que mon père avait dû y laisser son couteau suisse, mais aussi parce que c’était, comme je vous l’ai dit, le moment où j’ai vu mon mari pour la première fois, au stand de son école. Il portait un petit polo bleu ciel, un pantalon chino gris anthracite, des chaussures de président parfaitement cirées et une paire de lunettes en titane. S’il n’était pas aussi beau, je pense que je l’aurais, à première vue, détesté.

En vérité, je n’aime pas vraiment me remémorer cette période. Non pas qu’elle me soit désagréable, bien au contraire, mais j’ai toujours trouvé particulièrement ridicule l’habitude qu’ont les femmes à raconter les débuts de leur histoire d’amour, à qui veut bien l’entendre, autant de fois que possible. Comme pourrait le faire ma sœur, d’ailleurs. 

Ce qui est assez amusant, pour le cas des relations hétérosexuelles, c’est qu’au début c’est toujours l’homme qui veut absolument que la relation existe et qui donne tout de sa personne, mais qu’à la fin, c’est toujours la femme qui veut que la relation fonctionne encore et qui donne absolument tout ce qui lui reste. De toutes les façons, à ce moment de ma vie, je revendiquais une liberté presque orgueilleuse et j’étais persuadée que, même en couple, je n’aurais jamais accepté de me fondre dans ce modèle trop classique.

Pour résumer, ce jour-là, mon mari nous avait présenté son école en quelques mots, il nous avait dit que c’était l’occasion de décompresser un peu après la prépa, de rencontrer une foule d’étudiants tout aussi motivés par la fête, les excès et la débauche et puis globalement d’avoir une garantie d’emploi bien payé, dans les six mois après la remise des diplômes. J’avais comme l’impression qu’il était en train de nous vendre un abonnement à la salle de sport où la présence était visiblement optionnelle mais mon compte lui, serait bien débité tous les 5 du mois. Il a aussi mentionné la possibilité d’assister à des conférences animées par des personnalités inspirantes. “Inspirant” : adjectif à ajouter sur la liste des mots à la mode qui ont perdu tout leur sens.

Mon mari m’avait paru à cet instant très sûr de lui, très sociable et très empathique ; ce qui s’était évidemment vérifié par la suite. En fait, je ne lui avais pas parlé directement, il avait surtout échangé avec mes parents qui se posaient visiblement bien plus de questions que moi quant à mon avenir. Pour être honnête, je l’avais trouvé charmant, mais pas forcément plus qu’un autre, c’était plutôt moi qui lui avais tapé dans l’œil. Vous devez croire que je suis imbue de moi-même et que je crois toujours que tout le monde est obnubilé par ma présence mais je ne pense pas que ce soit une vérité absolue, en tout cas, cette fois-ci, j’étais sûre qu’il avait eu un petit faible pour moi. Je le savais car je ne l’aurais pas imaginé s’adresser à la suivante avec pareille tendresse et intérêt prononcé. D’autant que les suivantes avaient toutes le même profil : les cheveux parfaitement coiffés, elles portaient les derniers vêtements à la mode et disaient « genre » à tout bout de champ. J’avais aussi noté qu’on ressentait leur simplicité d’esprit dans chacune de leurs paroles, mais ça, c’était certainement parce que je me considérais bien au-dessus de ces gens. Comme toujours.

Ah si ! Je me souviens tout de même qu’il s’était adressé à moi pour juger un peu de ma réussite au concours d’entrée, qui était par ailleurs commun à beaucoup d’autres écoles de commerce. Il m’avait demandé si j’avais un bon niveau en mathématiques : je lui avais répondu avec beaucoup de sarcasme que oui et que j’allais probablement majorer à l’épreuve nationale. Il avait souri et m’avait dit que je n’avais alors aucun souci à me faire selon lui.

Ceci dit, j’ai toujours été particulièrement agacée par les personnes qui croyaient dur comme fer qu’un bon niveau en mathématiques suffisait pour réussir dans la vie, et à la fois j’étais aussi très agacée par les personnes qui pensaient qu’un mauvais niveau en mathématiques n’allait absolument pas poser de problème pour réussir dans la vie. Car c’est vrai “à quoi sert de savoir résoudre une équation polynomiale de degré 2 dans la vie quotidienne ?”. En même temps, je ne saurais pas dire pourquoi, mais je pense qu’il n’y a pas pire tue l’amour que quelqu’un qui compte sur ses doigts à la moindre occasion.

L’amour, l’amour… toujours l’amour. On pourrait croire, à me lire, que je n’ai que cette pensée en tête, que ce mot à la bouche, et pourtant, beaucoup me trouvent lucide et ancrée dans la réalité. Quand bien même c’eût été vrai, il n’en reste pas moins que l’amour est pour moi primordial et que je n’ai de cesse de nourrir ma réflexion à ce sujet. Je suis certaine que l’amour nous transforme. Rien d’autre au monde ne nous fait grandir de cette façon. Rien n’a ce pouvoir-là sur nous.

J’ai découvert récemment à ma grande surprise que la majorité des personnes pensent qu’il faut s’être trouvé avant de trouver sa moitié, qu’il faut savoir parfaitement ce que l’on veut et ce que l’on ne veut pas et assurément qu’il faut rejeter immédiatement tout ce qui ne nous ressemble pas. J’ai envie de leur crier : mariez-vous avec vos frères et vos sœurs s’ils ne sont pas déjà mariés dans ce cas ! Nous vivons dans un monde où l’inceste effraie et dégoûte, mais où l’on aimerait bien, dans le fond, épouser son jumeau en tous points.

Mon patron faisait partie de ces gens-là. Même s’il était du genre à toujours râler pour tout et pour rien, je dois dire qu’il me manquait fortement à ce moment-là. Je me souviens d’une pause déjeuner où il m’avait accaparée pendant une heure et demie pour analyser entièrement le rendez-vous de trois quarts d’heure qu’il avait eu le jour précédent avec une femme.

“Tu vois, je suis arrivé bien sapé : j’ai mis un beau costume bleu marine, bien repassé et qui sentait bon. Comme tu me l’as conseillé, je suis passé au pressing pour que tout soit parfait. Et elle ! Elle !  Elle est arrivée avec une robe à fleurs, à moitié chiffonnée, elle ne s’était pas attaché les cheveux et je n’ai pas perçu d’odeur de parfum, enfin bref, elle n’a pas vraiment fait d’efforts ! Très vite, on a commencé à discuter un peu de nos vies, elle m’a dit qu’elle habitait dans le 93 ou bien dans le 92 je ne sais plus, mais en tout cas elle avait un RER pas trop loin de chez elle. Quel enfer, tu imagines ? Ça veut dire que je devrai prendre le taxi, à chaque fois, pour aller la voir… Bon, après on a pu commander évidemment, j’ai pris un verre de Crozes-Hermitage et elle, elle a pris… Je ne sais plus ce qu’elle a pris, mais en tout cas, elle m’a dit au moins douze fois qu’elle ne buvait pas d’alcool ! Pourquoi faire, on ne sait pas ! Je pense que c’était à la base pour faire chier les autres et ensuite que c’est devenu de la radinerie. Bref. Enfin tu te rends compte, elle ne va jamais en vacances à la plage, pour elle “il y a trop de monde”, ben non, pour elle c’est la montagne. Alors elle fait des randonnées, elle met des chaussettes bien épaisses qui finissent humides et puantes… je ne savais même pas qu’on pouvait être une femme hétéro et aimer la randonnée à ce point…”

Et il pouvait parler comme ça, sans aucune intervention de ma part, pendant quinze minutes, voire vingt. Je le sais car j’ai regardé sur ma montre, une fois. Je me moque mais en réalité j’aimais beaucoup l’écouter parler, parce qu’il y mettait du cœur et qu’il avait une grande capacité à s’autoconvaincre, un peu comme moi.

Là par exemple, j’aurais bien aimé mettre tous mes problèmes de côté pour me concentrer uniquement sur les siens, plutôt que de rester matin, midi et soir, à la maison. Puisqu’on m’avait dit que je ne pouvais pas travailler car je devais m’occuper de ma fille… Et bizarrement, à l’heure actuelle, j’avais plutôt le sentiment que je devais travailler car je ne pouvais pas m’occuper de ma fille.

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