Jeudi 1er décembre 2022.
Je vous ai dit plus tôt que j’avais de grosses difficultés pour m’endormir, que des pensées parasites tournaient en boucle dans ma tête et qu’au fond je ne voulais pas m’en débarrasser. Toute ma vie était dans ces pensées, puisque désormais je dédiais toutes mes journées à ma fille et à mon mari. C’est très étrange comme sentiment, que celui de ne plus être le centre de sa propre existence, de toujours penser à soi en dernier.
Je commençais à comprendre de plus en plus ma mère. Elle et sa façon mystérieuse d’être toujours détachée d’elle-même et de ses besoins fondamentaux. Toutefois je m’efforçais à ne pas lui ressembler. Je m’étais toujours dit que je prendrais sa vie comme un point de départ dans mon esprit et non comme une finalité, pour ne pas reproduire les mêmes erreurs de génération en génération… Mais en fin de compte, devrais-je me résoudre à cette fatalité ? Celle qui nous rapproche de nos racines au plus on souhaite s’en éloigner ?
Pour revenir au sujet que je souhaitais évoquer aujourd’hui, en deux mots : encore une fois, mon mari avait plutôt bien réagi au post-partum.
En d’autres termes, oui, c’est vrai, il avait été chamboulé, lui aussi, par toutes ces nouveautés, mais son récent rôle de père ne l’avait pas changé intrinsèquement pour autant, lui. Il pouvait se permettre de garder la face, lui. Il me semblait qu’il n’avait jamais été aussi patient, aussi niais et aussi fier. Il s’était acheté un mug “Super Papa” et il adorait faire de longues promenades avec notre fille dans sa poussette, pour lui présenter tous les recoins du quartier, c’était à se demander qui jouait le rôle de l’enfant.
“Tu devrais être plus détendue, plus cool, beaucoup de femmes rêveraient d’être à ta place ma chérie” c’est ce qu’il m’avait dit ce matin. Il avait sûrement raison, une fois de plus. De toute façon, je n’avais plus toute ma tête pour porter un jugement nouveau sur quoi que ce soit, ou bien avoir une quelconque réflexion qui remettrait en cause ce que je pensais trop fort, depuis trop longtemps.
Je devrais être reconnaissante d’avoir un mari si bon.
Nota bene : “Reconnaissant”, adjectif surfait, une fois de plus, et utilisé la plupart du temps par des personnes qui souhaitent se mettre en avant en montrant que tout ce qu’elles ont, elles le doivent au Saint-Esprit, et que par le hasard de la vie, tout ceci aurait pu tomber sur n’importe qui d’autre, pourvu que lui aussi daigne confesser sa reconnaissance et sa dévotion divine éternelle, au nom d’on ne sait quoi. Par opposition se trouve le mythe de la méritocratie, auquel je ne crois pas non plus, par souci de réalisme. Je pencherais donc également, il est vrai, vers cette théorie assez simple : voir le monde comme un ensemble infini de variables aléatoires, en omettant bien sûr cette posture morale évidemment insupportable. Pour autant, dès que je suis victime d’une réussite, je m’empare presque aussitôt de l’aphorisme de Nietzsche qui nous dit que « Nul vainqueur ne croit au hasard ».
Je devais alors être reconnaissante. Pourtant, chaque matin, quand je le voyais me sourire bêtement, j’avais comme une envie de l’étouffer avec son oreiller, puis d’aller étouffer à son tour ma fille dans son landau. Et je me haïssais tous les jours d’avoir ce genre de pensées intrusives. Je m’imaginais comme la méchante sorcière dans les dessins animés, qui déteste tout le monde et, par réverbération, que tout le monde déteste.
Ce qui m’agaçait par-dessus tout, c’était ce lien viscéral qu’il avait créé avec sa fille. C’était devenu sa petite étoile polaire, sa protégée. Je me demandais même s’il avait un jour été aussi dévoué, désintéressé et prévenant avec quelque autre personne du sexe opposé. En tout cas, pas avec moi.
Belle ironie du sort. Longtemps j’ai cru dur comme fer que les relations mères/fils étaient la pire abomination qui puisse exister, qu’elles engendraient des hommes-enfants incapables et dégoûtants. C’était bien avant de connaître les relations pères/filles. Encore que je savais bien, au fond, que tout ceci n’était que la dérive d’une jalousie bien installée.
J’enviais énormément la relation qu’il avait avec sa fille, car elle était à moi, pas à lui. J’étais persuadée qu’il ne pourrait pas donner sa vie pour elle, comme je l’avais fait et comme je n’hésiterais pas à le refaire. Le plus difficile, c’était de véritablement savoir ce qu’il ressentait de son côté : avait-il eu le même déclic que moi ? Et si tel était le cas, avec quelle intensité ?
Je ne sais pas réellement si l’on peut concevoir ce que je m’apprête à vous dire… Toujours est-il que j’avais l’impression qu’il m’avait volé ma fille, qu’il m’avait volé mon fantasme d’avoir ma créature, façonnée à mon image, qui pourrait profiter de toute mon expérience de vie et avancer à son tour. Au lieu de ça, je l’imaginais déjà comme mon mari, avec tous ses défauts : une fille qui aurait une fâcheuse tendance à toujours vouloir attirer la lumière, qui parlerait tout le temps à tout va, qui ne se tiendrait jamais droite, qui se rongerait les ongles jusqu’au sang et j’en passe.
C’était une possessivité polarisée avec d’un côté ma fille que je voulais pour moi toute seule, et mon mari que je voulais aussi pour moi toute seule. J’en étais à envier les jeunes mamans dont le mari était en prison.
Finalement, c’était écrit dès le départ. C’était peut-être cela précisément, que de donner la vie. Ne pourrait-on ainsi jamais plus la reprendre ?
Ce soir, très tard, j’ai voulu demander à mon mari son avis à ce propos.
— Tu sais, ça fait quelques semaines que je me pose beaucoup de questions (cela faisait un peu plus d’un mois que nous étions trois à la maison).
Parfois -et ce soir ne dérogeait pas à la règle-, je me rendais compte que je ne savais absolument pas comment m’adresser à un homme pour qu’il se range plus facilement de mon côté. “Je me pose beaucoup de questions” était définitivement une phrase à rayer de mon répertoire.
— Je t’écoute.
Ce qui voulait dire “je t’écoute car c’est mon rôle, mais je sens que tu vas encore me casser les couilles”.
— En fait, je ne sais pas si cette nouvelle vie me plaît vraiment. J’ai l’impression de ne plus trop pouvoir faire ce que je veux, ni profiter vraiment de ma fille dans les bons moments quoi.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— Je ne sais pas trop, je voudrais sentir un lien entre elle et moi et je crois bien que je ne l’ai toujours pas ressenti. J’ai envie de l’aimer pas seulement car c’est ma fille, j’ai envie de ressentir quelque chose, de l’aimer pour ce qu’elle est tu vois bien ?
— Elle a deux mois je te rappelle. Excuse-moi mais là tu vas peut-être un peu loin, pour l’instant ce qui la rend spéciale c’est justement le fait qu’elle soit notre fille. Elle ne parle pas, elle dort quasiment tout le temps, il faudrait attendre quelques années avant qu’elle ait une personnalité visible.
— Oui c’est sûr et à la fois toi de ton côté, tout semble rouler. On dirait que vous êtes fusionnels, j’arrive pas à l’expliquer.
— Je pense que je me prends moins la tête que toi, je prends les choses comme elles viennent. Et j’essaye de garder le cap, car je sais que je ne peux pas compter sur toi à ce niveau-là mais je l’ai accepté.
Je préfère m’arrêter là car je n’arrive plus à rédiger notre dialogue en mettant de côté toute ma vulgarité et toutes ses petites expressions insupportables, pour vous épargner.
Bref, il avait refait le premier épisode de Pokémon dans sa tête, et pour lui sa fille était son petit Pikachu : à la fois très spéciale, obsédante et sortie de nulle part (enfin certainement pas de son vagin). À ça près qu’il pouvait la mettre dans l’eau sans risquer de court-circuiter tout le quartier.
J’ai l’impression que toutes mes pensées forment une tempête de négativité qui n’épargne absolument rien sur son passage. Et pour une fois, c’était une création qui m’était propre et dont j’avais le contrôle absolu.
Avant de me dire bonne nuit, mon mari m’avait rappelé qu’on était le premier décembre et que d’habitude, mon obsession, c’était la première case du calendrier de l’Avent. Cette année, je n’y avais pas songé une seule seconde, bien qu’étant martelée jour et nuit par Noël et par tout ce que l’événement implique comme traditions.
Maïa, pour jusdefraise.fr

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