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  • [livre] Chapitre 4 : Barbara, c’est le prénom que je donnerai à ma fille

    Jeudi 1er décembre 2022.

    Je vous ai dit plus tôt que j’avais de grosses difficultés pour m’endormir, que des pensées parasites tournaient en boucle dans ma tête et qu’au fond je ne voulais pas m’en débarrasser. Toute ma vie était dans ces pensées, puisque désormais je dédiais toutes mes journées à ma fille et à mon mari. C’est très étrange comme sentiment, que celui de ne plus être le centre de sa propre existence, de toujours penser à soi en dernier.

    Je commençais à comprendre de plus en plus ma mère. Elle et sa façon mystérieuse d’être toujours détachée d’elle-même et de ses besoins fondamentaux. Toutefois je m’efforçais à ne pas lui ressembler. Je m’étais toujours dit que je prendrais sa vie comme un point de départ dans mon esprit et non comme une finalité, pour ne pas reproduire les mêmes erreurs de génération en génération… Mais en fin de compte, devrais-je me résoudre à cette fatalité ? Celle qui nous rapproche de nos racines au plus on souhaite s’en éloigner ?

    Pour revenir au sujet que je souhaitais évoquer aujourd’hui, en deux mots : encore une fois, mon mari avait plutôt bien réagi au post-partum.

    En d’autres termes, oui, c’est vrai, il avait été chamboulé, lui aussi, par toutes ces nouveautés, mais son récent rôle de père ne l’avait pas changé intrinsèquement pour autant, lui. Il pouvait se permettre de garder la face, lui. Il me semblait qu’il n’avait jamais été aussi patient, aussi niais et aussi fier. Il s’était acheté un mug “Super Papa” et il adorait faire de longues promenades avec notre fille dans sa poussette, pour lui présenter tous les recoins du quartier, c’était à se demander qui jouait le rôle de l’enfant.

    “Tu devrais être plus détendue, plus cool, beaucoup de femmes rêveraient d’être à ta place ma chérie” c’est ce qu’il m’avait dit ce matin. Il avait sûrement raison, une fois de plus. De toute façon, je n’avais plus toute ma tête pour porter un jugement nouveau sur quoi que ce soit, ou bien avoir une quelconque réflexion qui remettrait en cause ce que je pensais trop fort, depuis trop longtemps.

    Je devrais être reconnaissante d’avoir un mari si bon.

    Nota bene : “Reconnaissant”, adjectif surfait, une fois de plus, et utilisé la plupart du temps par des personnes qui souhaitent se mettre en avant en montrant que tout ce qu’elles ont, elles le doivent au Saint-Esprit, et que par le hasard de la vie, tout ceci aurait pu tomber sur n’importe qui d’autre, pourvu que lui aussi daigne confesser sa reconnaissance et sa dévotion divine éternelle, au nom d’on ne sait quoi. Par opposition se trouve le mythe de la méritocratie, auquel je ne crois pas non plus, par souci de réalisme. Je pencherais donc également, il est vrai, vers cette théorie assez simple : voir le monde comme un ensemble infini de variables aléatoires, en omettant bien sûr cette posture morale évidemment insupportable. Pour autant, dès que je suis victime d’une réussite, je m’empare presque aussitôt de l’aphorisme de Nietzsche qui nous dit que « Nul vainqueur ne croit au hasard ».

    Je devais alors être reconnaissante. Pourtant, chaque matin, quand je le voyais me sourire bêtement, j’avais comme une envie de l’étouffer avec son oreiller, puis d’aller étouffer à son tour ma fille dans son landau. Et je me haïssais tous les jours d’avoir ce genre de pensées intrusives. Je m’imaginais comme la méchante sorcière dans les dessins animés, qui déteste tout le monde et, par réverbération, que tout le monde déteste.

    Ce qui m’agaçait par-dessus tout, c’était ce lien viscéral qu’il avait créé avec sa fille. C’était devenu sa petite étoile polaire, sa protégée. Je me demandais même s’il avait un jour été aussi dévoué, désintéressé et prévenant avec quelque autre personne du sexe opposé. En tout cas, pas avec moi.

    Belle ironie du sort. Longtemps j’ai cru dur comme fer que les relations mères/fils étaient la pire abomination qui puisse exister, qu’elles engendraient des hommes-enfants incapables et dégoûtants. C’était bien avant de connaître les relations pères/filles. Encore que je savais bien, au fond, que tout ceci n’était que la dérive d’une jalousie bien installée.

    J’enviais énormément la relation qu’il avait avec sa fille, car elle était à moi, pas à lui. J’étais persuadée qu’il ne pourrait pas donner sa vie pour elle, comme je l’avais fait et comme je n’hésiterais pas à le refaire. Le plus difficile, c’était de véritablement savoir ce qu’il ressentait de son côté : avait-il eu le même déclic que moi ? Et si tel était le cas, avec quelle intensité ?

    Je ne sais pas réellement si l’on peut concevoir ce que je m’apprête à vous dire… Toujours est-il que j’avais l’impression qu’il m’avait volé ma fille, qu’il m’avait volé mon fantasme d’avoir ma créature, façonnée à mon image, qui pourrait profiter de toute mon expérience de vie et avancer à son tour. Au lieu de ça, je l’imaginais déjà comme mon mari, avec tous ses défauts : une fille qui aurait une fâcheuse tendance à toujours vouloir attirer la lumière, qui parlerait tout le temps à tout va, qui ne se tiendrait jamais droite, qui se rongerait les ongles jusqu’au sang et j’en passe.

    C’était une possessivité polarisée avec d’un côté ma fille que je voulais pour moi toute seule, et mon mari que je voulais aussi pour moi toute seule. J’en étais à envier les jeunes mamans dont le mari était en prison.

    Finalement, c’était écrit dès le départ. C’était peut-être cela précisément, que de donner la vie. Ne pourrait-on ainsi jamais plus la reprendre ?

    Ce soir, très tard, j’ai voulu demander à mon mari son avis à ce propos.

    — Tu sais, ça fait quelques semaines que je me pose beaucoup de questions (cela faisait un peu plus d’un mois que nous étions trois à la maison).

    Parfois -et ce soir ne dérogeait pas à la règle-, je me rendais compte que je ne savais absolument pas comment m’adresser à un homme pour qu’il se range plus facilement de mon côté. “Je me pose beaucoup de questions” était définitivement une phrase à rayer de mon répertoire.

    — Je t’écoute.

    Ce qui voulait dire “je t’écoute car c’est mon rôle, mais je sens que tu vas encore me casser les couilles”.

    — En fait, je ne sais pas si cette nouvelle vie me plaît vraiment. J’ai l’impression de ne plus trop pouvoir faire ce que je veux, ni profiter vraiment de ma fille dans les bons moments quoi.

    — Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

    — Je ne sais pas trop, je voudrais sentir un lien entre elle et moi et je crois bien que je ne l’ai toujours pas ressenti. J’ai envie de l’aimer pas seulement car c’est ma fille, j’ai envie de ressentir quelque chose, de l’aimer pour ce qu’elle est tu vois bien ?

    — Elle a deux mois je te rappelle. Excuse-moi mais là tu vas peut-être un peu loin, pour l’instant ce qui la rend spéciale c’est justement le fait qu’elle soit notre fille. Elle ne parle pas, elle dort quasiment tout le temps, il faudrait attendre quelques années avant qu’elle ait une personnalité visible.

    — Oui c’est sûr et à la fois toi de ton côté, tout semble rouler. On dirait que vous êtes fusionnels, j’arrive pas à l’expliquer.

    — Je pense que je me prends moins la tête que toi, je prends les choses comme elles viennent. Et j’essaye de garder le cap, car je sais que je ne peux pas compter sur toi à ce niveau-là mais je l’ai accepté.

    Je préfère m’arrêter là car je n’arrive plus à rédiger notre dialogue en mettant de côté toute ma vulgarité et toutes ses petites expressions insupportables, pour vous épargner.

    Bref, il avait refait le premier épisode de Pokémon dans sa tête, et pour lui sa fille était son petit Pikachu : à la fois très spéciale, obsédante et sortie de nulle part (enfin certainement pas de son vagin). À ça près qu’il pouvait la mettre dans l’eau sans risquer de court-circuiter tout le quartier.

    J’ai l’impression que toutes mes pensées forment une tempête de négativité qui n’épargne absolument rien sur son passage. Et pour une fois, c’était une création qui m’était propre et dont j’avais le contrôle absolu.

    Avant de me dire bonne nuit, mon mari m’avait rappelé qu’on était le premier décembre et que d’habitude, mon obsession, c’était la première case du calendrier de l’Avent. Cette année, je n’y avais pas songé une seule seconde, bien qu’étant martelée jour et nuit par Noël et par tout ce que l’événement implique comme traditions.

  • [livre] Chapitre 3 : Barbara, c’est le prénom que je donnerai à ma fille

    Mercredi 30 novembre 2022.

    La première fois que j’ai vu mon mari, c’était lorsque j’étais encore en prépa. Nous n’étions pourtant pas dans la même classe et ne vivions pas non plus dans la même ville. C’était un parisien. “Race à poux” se serait empressé de dire mon grand-père, s’il était encore parmi nous. Il détestait absolument tout ce qui se rapportait à la capitale. Le journal télé, qui donnait uniquement des nouvelles de Paris. Les trains, qui devaient toujours passer par Paris. Le salon de l’agriculture, qui était encore une fois à Paris, intra muros, ce qui le révoltait. Les décisions politiques, prises pour tout le territoire français métropolitain et aussi pour les DOM-TOM, toujours à Paris.

    À Paris, il y avait aussi, et ce même dix ans plus tôt, absolument toutes les grandes écoles françaises. C’était précisément l’objet de notre rencontre, avec mon mari. Je m’étais rendue au salon des grandes écoles, à Paris, avec mes parents. Ils voulaient à tout prix que je fasse une grande école de commerce, comme eux, parce que c’est la seule chose qu’ils connaissaient, et donc la seule option qu’ils envisageaient pour moi. Mon père m’avait dit que la majorité des grands dirigeants actuels avaient fait une école de commerce, et que le reste s’était un peu débrouillé, mais il n’a jamais trop su m’expliquer comment.

    Pour nous rendre à ce salon, nous avions pris la voiture, jusqu’à la gare, puis le train, pendant un peu moins de deux heures, ressenti vingt minutes, puis le métro pendant un peu moins de vingt minutes, ressenti deux heures, et nous avions fini par marcher, un petit quart d’heure, car ma mère s’arrêtait toutes les trente secondes. À vrai dire, elle avait déjà habité à Paris dans un autre quartier il y a trente ans, mais comme une fois elle était venue dans le 3ème arrondissement pour la journée, elle en avait gardé beaucoup de souvenirs. Ma mère faisait partie de ces gens qui pensent tout connaître de Paris et n’hésitent pas à donner de fausses indications aux personnes qui cherchent leur chemin.

    Je me souviens très bien de ce jour-là, au salon des grandes écoles, déjà parce qu’on avait fouillé nos sacs à l’entrée et que mon père avait dû y laisser son couteau suisse, mais aussi parce que c’était, comme je vous l’ai dit, le moment où j’ai vu mon mari pour la première fois, au stand de son école. Il portait un petit polo bleu ciel, un pantalon chino gris anthracite, des chaussures de président parfaitement cirées et une paire de lunettes en titane. S’il n’était pas aussi beau, je pense que je l’aurais, à première vue, détesté.

    En vérité, je n’aime pas vraiment me remémorer cette période. Non pas qu’elle me soit désagréable, bien au contraire, mais j’ai toujours trouvé particulièrement ridicule l’habitude qu’ont les femmes à raconter les débuts de leur histoire d’amour, à qui veut bien l’entendre, autant de fois que possible. Comme pourrait le faire ma sœur, d’ailleurs. 

    Ce qui est assez amusant, pour le cas des relations hétérosexuelles, c’est qu’au début c’est toujours l’homme qui veut absolument que la relation existe et qui donne tout de sa personne, mais qu’à la fin, c’est toujours la femme qui veut que la relation fonctionne encore et qui donne absolument tout ce qui lui reste. De toutes les façons, à ce moment de ma vie, je revendiquais une liberté presque orgueilleuse et j’étais persuadée que, même en couple, je n’aurais jamais accepté de me fondre dans ce modèle trop classique.

    Pour résumer, ce jour-là, mon mari nous avait présenté son école en quelques mots, il nous avait dit que c’était l’occasion de décompresser un peu après la prépa, de rencontrer une foule d’étudiants tout aussi motivés par la fête, les excès et la débauche et puis globalement d’avoir une garantie d’emploi bien payé, dans les six mois après la remise des diplômes. J’avais comme l’impression qu’il était en train de nous vendre un abonnement à la salle de sport où la présence était visiblement optionnelle mais mon compte lui, serait bien débité tous les 5 du mois. Il a aussi mentionné la possibilité d’assister à des conférences animées par des personnalités inspirantes. “Inspirant” : adjectif à ajouter sur la liste des mots à la mode qui ont perdu tout leur sens.

    Mon mari m’avait paru à cet instant très sûr de lui, très sociable et très empathique ; ce qui s’était évidemment vérifié par la suite. En fait, je ne lui avais pas parlé directement, il avait surtout échangé avec mes parents qui se posaient visiblement bien plus de questions que moi quant à mon avenir. Pour être honnête, je l’avais trouvé charmant, mais pas forcément plus qu’un autre, c’était plutôt moi qui lui avais tapé dans l’œil. Vous devez croire que je suis imbue de moi-même et que je crois toujours que tout le monde est obnubilé par ma présence mais je ne pense pas que ce soit une vérité absolue, en tout cas, cette fois-ci, j’étais sûre qu’il avait eu un petit faible pour moi. Je le savais car je ne l’aurais pas imaginé s’adresser à la suivante avec pareille tendresse et intérêt prononcé. D’autant que les suivantes avaient toutes le même profil : les cheveux parfaitement coiffés, elles portaient les derniers vêtements à la mode et disaient « genre » à tout bout de champ. J’avais aussi noté qu’on ressentait leur simplicité d’esprit dans chacune de leurs paroles, mais ça, c’était certainement parce que je me considérais bien au-dessus de ces gens. Comme toujours.

    Ah si ! Je me souviens tout de même qu’il s’était adressé à moi pour juger un peu de ma réussite au concours d’entrée, qui était par ailleurs commun à beaucoup d’autres écoles de commerce. Il m’avait demandé si j’avais un bon niveau en mathématiques : je lui avais répondu avec beaucoup de sarcasme que oui et que j’allais probablement majorer à l’épreuve nationale. Il avait souri et m’avait dit que je n’avais alors aucun souci à me faire selon lui.

    Ceci dit, j’ai toujours été particulièrement agacée par les personnes qui croyaient dur comme fer qu’un bon niveau en mathématiques suffisait pour réussir dans la vie, et à la fois j’étais aussi très agacée par les personnes qui pensaient qu’un mauvais niveau en mathématiques n’allait absolument pas poser de problème pour réussir dans la vie. Car c’est vrai “à quoi sert de savoir résoudre une équation polynomiale de degré 2 dans la vie quotidienne ?”. En même temps, je ne saurais pas dire pourquoi, mais je pense qu’il n’y a pas pire tue l’amour que quelqu’un qui compte sur ses doigts à la moindre occasion.

    L’amour, l’amour… toujours l’amour. On pourrait croire, à me lire, que je n’ai que cette pensée en tête, que ce mot à la bouche, et pourtant, beaucoup me trouvent lucide et ancrée dans la réalité. Quand bien même c’eût été vrai, il n’en reste pas moins que l’amour est pour moi primordial et que je n’ai de cesse de nourrir ma réflexion à ce sujet. Je suis certaine que l’amour nous transforme. Rien d’autre au monde ne nous fait grandir de cette façon. Rien n’a ce pouvoir-là sur nous.

    J’ai découvert récemment à ma grande surprise que la majorité des personnes pensent qu’il faut s’être trouvé avant de trouver sa moitié, qu’il faut savoir parfaitement ce que l’on veut et ce que l’on ne veut pas et assurément qu’il faut rejeter immédiatement tout ce qui ne nous ressemble pas. J’ai envie de leur crier : mariez-vous avec vos frères et vos sœurs s’ils ne sont pas déjà mariés dans ce cas ! Nous vivons dans un monde où l’inceste effraie et dégoûte, mais où l’on aimerait bien, dans le fond, épouser son jumeau en tous points.

    Mon patron faisait partie de ces gens-là. Même s’il était du genre à toujours râler pour tout et pour rien, je dois dire qu’il me manquait fortement à ce moment-là. Je me souviens d’une pause déjeuner où il m’avait accaparée pendant une heure et demie pour analyser entièrement le rendez-vous de trois quarts d’heure qu’il avait eu le jour précédent avec une femme.

    “Tu vois, je suis arrivé bien sapé : j’ai mis un beau costume bleu marine, bien repassé et qui sentait bon. Comme tu me l’as conseillé, je suis passé au pressing pour que tout soit parfait. Et elle ! Elle !  Elle est arrivée avec une robe à fleurs, à moitié chiffonnée, elle ne s’était pas attaché les cheveux et je n’ai pas perçu d’odeur de parfum, enfin bref, elle n’a pas vraiment fait d’efforts ! Très vite, on a commencé à discuter un peu de nos vies, elle m’a dit qu’elle habitait dans le 93 ou bien dans le 92 je ne sais plus, mais en tout cas elle avait un RER pas trop loin de chez elle. Quel enfer, tu imagines ? Ça veut dire que je devrai prendre le taxi, à chaque fois, pour aller la voir… Bon, après on a pu commander évidemment, j’ai pris un verre de Crozes-Hermitage et elle, elle a pris… Je ne sais plus ce qu’elle a pris, mais en tout cas, elle m’a dit au moins douze fois qu’elle ne buvait pas d’alcool ! Pourquoi faire, on ne sait pas ! Je pense que c’était à la base pour faire chier les autres et ensuite que c’est devenu de la radinerie. Bref. Enfin tu te rends compte, elle ne va jamais en vacances à la plage, pour elle “il y a trop de monde”, ben non, pour elle c’est la montagne. Alors elle fait des randonnées, elle met des chaussettes bien épaisses qui finissent humides et puantes… je ne savais même pas qu’on pouvait être une femme hétéro et aimer la randonnée à ce point…”

    Et il pouvait parler comme ça, sans aucune intervention de ma part, pendant quinze minutes, voire vingt. Je le sais car j’ai regardé sur ma montre, une fois. Je me moque mais en réalité j’aimais beaucoup l’écouter parler, parce qu’il y mettait du cœur et qu’il avait une grande capacité à s’autoconvaincre, un peu comme moi.

    Là par exemple, j’aurais bien aimé mettre tous mes problèmes de côté pour me concentrer uniquement sur les siens, plutôt que de rester matin, midi et soir, à la maison. Puisqu’on m’avait dit que je ne pouvais pas travailler car je devais m’occuper de ma fille… Et bizarrement, à l’heure actuelle, j’avais plutôt le sentiment que je devais travailler car je ne pouvais pas m’occuper de ma fille.

  • [livre] Chapitre 2 : Barbara, c’est le prénom que je donnerai à ma fille

    Mardi 29 novembre 2022.

    Le jour où j’ai appris à mes parents que j’étais enceinte, ils ont sauté de joie. Je crois ne jamais les avoir vus aussi heureux. Mon père avait décidé d’ouvrir une bouteille d’un grand cru. Il savait pertinemment que je n’aimais pas le champagne et que de toute façon je ne pouvais plus boire, il l’avait fait car il avait enfin une bonne excuse pour le faire. Ma mère avait beaucoup pleuré, tout son maquillage avait coulé et elle ne pouvait s’empêcher de me serrer dans ses bras toutes les trente secondes. Même à l’enterrement de son père elle n’avait pas pleuré autant, elle n’avait pas pleuré non plus quand j’ai été diplômée et elle n’avait versé que quelques larmes seulement à la fin de Titanic.

    On parle souvent des jeunes filles, des collégiennes, des lycéennes, qui ne veulent absolument pas tomber enceintes, pour qui ce serait une abomination. On parle aussi des carriéristes célibataires et libérées sexuellement qui ne veulent pas non plus entendre parler de maternité. Moi je n’ai pas quatorze ans et ma carrière professionnelle stagne depuis quelques années car je n’y accorde absolument aucune espèce d’importance. Je suis également mariée à un homme qui à l’entendre m’aime plus que tout et dans moins de dix ans nous serons propriétaires d’une petite maison en région parisienne. A l’époque, je n’étais pas non plus atteinte de ce que les bobos appelaient l’éco-anxiété et qui en repoussait plus d’un à souhaiter élever leurs enfants dans ce monde dévasté… Alors pourquoi ? Qu’est-ce qui fait que je ne veux pas d’enfant ? Qu’est-ce qui fait que je ne partage pas ce bonheur dont toute ma famille semblait atteinte ? On m’avait dit que c’était commun à beaucoup de femmes enceintes. Mais quoi donc ? Le fait de vouloir avorter ?

    A peine vingt minutes après ma grande annonce, ma mère avait déjà appelé toutes ses amies pour organiser une baby shower. Je lui avais dit que c’était une tradition américaine dont je ne voyais pas la nécessité. En plus, je n’avais aucune amie à convier à l’évènement.

    Ma mère m’avait dit : « Mais ne dis pas de bêtises, je vais aussi inviter toutes tes amies du collège Saint Louis. »

    Elle faisait allusion à des amies avec qui je n’échangeais presque plus. On se saluait dès qu’on se croisait dans le grand Carrefour du quartier c’est vrai, mais je ne leur aurais pas confié ma détresse vis-à-vis de cette grossesse improvisée. D’ailleurs je n’avais personne à qui parler de ce que je ressentais à ce moment-là. Souvent, les personnes qui n’ont pas d’amis à l’âge adulte ont tout de même un partenaire avec qui elles sont particulièrement fusionnelles, un peu comme ma tante et mon oncle, du côté de ma mère. Ils sont toujours fourrés l’un avec l’autre, partagent tout de leur vie et emmerdent le reste du monde. C’est un peu ce qu’on nous vend dans toute bonne comédie romantique et c’est ce qui fait rêver toutes les filles. Ma mère pensait que j’étais dans ce cas, avec mon mari.

    C’était un homme charmant, pas très surprenant, certes, mais dévoué et toujours tourné vers l’avenir, ce qui était rare chez les hommes modernes. L’homme moderne est centré sur lui-même et particulièrement lâche. J’ai pu constater à de nombreuses reprises, que ce soit par mon expérience personnelle ou bien par le biais des médias, que les hommes d’aujourd’hui ont la sensation qu’on leur coupe toujours l’herbe sous le pied. Ils nous disent qu’ils ne peuvent plus rien dire et plus rien faire, mais la vérité c’est qu’ils n’ont même pas le courage d’essayer de faire les choses, et surtout, de les faire correctement. En d’autres termes, c’est comme couper l’herbe sous le pied d’un unijambiste, de tous points de vue : cela ne tient pas debout.

    L’homme moderne dit qu’il sait écouter, qu’il s’est remis en question par rapport aux agissements des hommes des siècles précédents, qu’il a appris la patience et encore mieux : qu’il est doté d’un genre de “bienveillance”. Ce mot magique qu’on nous sort à toutes les sauces depuis quelques années, et qui ne veut absolument plus rien dire du tout.

    “Je cherche à travailler pour une entreprise dynamique qui prône une forme de management bienveillant” qu’on peut lire à tout va sur des posts LinkedIn écrits à l’aide de l’intelligence artificielle, qui n’ont d’autre vocation, pour changer, que de se plaindre.

    Je disais donc, l’homme moderne se croit bienveillant, il serait ainsi intégralement désintéressé et ne céderait sous aucun prétexte au jeu de l’influence et du pouvoir. Ce que je pense, à titre purement personnel, est tout le contraire : l’homme moderne est acerbe, mielleux et orgueilleux de manière totalitaire. Il peut se lier d’amitié avec de nombreuses femmes,  mais si elles ne sont pas trop vilaines et qu’il a l’occasion de les baiser, il le fera. L’homme moderne est socialiste pour son image, sociable pour son image et il dénonce régulièrement les codes de la société qu’il intègre pourtant parfaitement, encore une fois, pour son image. L’homme moderne adore regarder son reflet, mais ce qu’il préfère, c’est qu’il y ait une personne avec lui qui le regarde à ses côtés.

    Mon mari, avec bonheur, ne correspondait seulement qu’en partie à cette définition que j’avais de l’homme moderne. Je dirais même qu’il était à l’exact équilibre entre l’homme moderne et l’homme idéal.

    Quoiqu’elles en disent et peu importe les mots qu’elles choisissent de mettre dessus, toutes les femmes s’accordent sur les points suivants concernant ce qui représente leur homme idéal : pour sûr, il doit être gentil, drôle et suffisamment grand. On relève bien trop souvent chez les hommes leur rejet des femmes grosses mais bien trop peu l’abomination quasi permanente qu’incarnent les hommes petits pour les femmes.

    L’homme idéal doit être doté d’intelligence, qui est toutefois éminemment relative à celle de la femme qui juge. Pour ma part, j’attends d’un homme qu’il ait avant tout du répondant et un mode de pensée qui lui est propre. Vous n’êtes pas sans savoir que la plupart des femmes aiment être entourées de certains hommes qui les adulent, mais aucune ne daignerait leur accorder quelconque attention amoureuse directe, et ce même lors d’un moment de faiblesse.

    Ce qu’on attend d’un homme peut également être très ambivalent. On veut qu’il prenne les choses en main et pouvoir toujours compter sur lui mais on veut aussi qu’il nous laisse notre liberté. On veut qu’il ait les pieds sur terre mais on veut aussi qu’il nous fasse rêver. On veut qu’il ait une grande et bonne volonté mais on veut aussi qu’il soit indépendant.

    Le plus gros problème des femmes, ce n’est pas qu’elles ne savent pas ce qu’elles veulent, bien au contraire, c’est surtout qu’elles ne savent pas à qui le demander. C’est en tout cas une vérité à laquelle semblaient s’accorder tous les pseudos sociologues sur Instagram, qui avaient déjà tout compris de la vie après seulement une vingtaine d’années d’existence.

    Mon mari n’était pas un grand adepte des réseaux sociaux et si je devais être vraiment honnête avec vous, ce n’était pas un grand adepte de grand chose. Il me disait souvent qu’il n’était pas forcément nécessaire d’avoir une passion particulière, ce qu’il croyait dur comme fer c’était qu’il pouvait être qualifié de passionné, simplement car il s’investissait entièrement dans chacun de ses projets. C’est vrai qu’en ce sens, c’était un passionné. Et des projets, il en avait par centaines.

    Il avait peint sur une toile de trois mètres par quatre la scène de mon arrivée en robe de mariée à la mairie de notre petite ville, qui avait été photographiée à l’époque par son meilleur ami, décédé quelques semaines auparavant. Je ne savais pas trop bien d’ailleurs si c’était une œuvre qu’il m’avait dédiée à moi, ou bien à Thibault. Il avait aussi créé son propre site internet, sur lequel il donnait des conseils pour trouver un emploi dans le domaine de la communication. Il avait planté un arbre dans le jardin, un olivier, qu’il prenait soin d’arroser le matin avant d’aller au travail et le soir, juste avant de se coucher.

    J’avais bien essayé de lui expliquer ma vision des choses :

    — Tu dis que tu es un passionné, mais on ne peut pas être passionné par tout et n’importe quoi. Et changer tous les six mois.

    — Je pense que si justement, je peux tout à fait être multi potentiel. C’est juste que tu es tellement fermée d’esprit, que tu ne vois pas comment ça peut fonctionner pour moi si ça ne suit pas ta logique.

    — Je ne suis absolument pas fermée d’esprit. Je t’explique simplement que si tu continues comme ça, tu ne te trouveras jamais de passion et tu n’iras jamais vraiment au bout des choses.

    — Eh bien je pense que justement si je change tous les six mois comme tu dis, c’est parce que j’estime que je suis allé au bout. Moi, ce que je ne veux absolument pas, c’est de me définir à travers une passion clairement écrite comme ça, noir sur blanc, et que cela ne change pas sur les vingt prochaines années.

    Sujet clos. J’avais compris où il voulait en venir et j’étais, dans le fond, un peu d’accord avec lui. J’étais aussi de ceux qui se refusaient à rentrer dans des cases. Et se dire passionné de football, par exemple, c’était pour lui entrer dans la catégorie des personnes passionnées de football. Il ne voulait pas entrer dans la facilité : qu’on s’adresse à lui moins pour ce qu’il était que pour ce qu’il représentait. C’était peut-être une pensée à laquelle faisaient face tous ceux qui avaient une estime d’eux-mêmes démesurée. En tout cas, on s’y retrouvait bien, l’un comme l’autre.

    On se ressemblait à beaucoup d’égards, tout compte fait. Même si on n’était pas fusionnels, on mettait tous les deux sur un piédestal le fait d’être quelqu’un de bien dans chacune des décisions qu’on prenait, en tout cas c’était ce qu’on voulait réellement.

    “Être quelqu’un de bien” aujourd’hui, ça veut tout dire et rien dire.

    Je m’étais jurée lors de mon adolescence de ne jamais dire le “nous” car il tuerait le “je” petit à petit, mais force est de constater que le “nous” arrive beaucoup plus tôt qu’on ne le pense, qu’on le veuille ou non.

    Nous pensions qu’être quelqu’un de bien pour chacune de ses décisions signifiait que nous devions, à chaque fois, considérer son impact autour de nos trois valeurs fondamentales : l’honnêteté, la liberté et la considération.

    Nous nous gratifions mutuellement d’être des personnes honnêtes, qui disent toujours ce qu’elles pensent réellement et qui sont dépourvues de malice. Nous étions aussi parfaitement libres et ne faisions jamais obstacle à la liberté de l’autre. Nous avions également beaucoup de considération l’un pour l’autre, mais aussi pour tout le reste du monde.

    Avec le recul, je pense que tout ceci était aussi une façon de se catégoriser et de nous éloigner arbitrairement et sans aucune introspection, de tout ce qui était contraire à nos valeurs. Il est évident qu’à notre échelle, nous étions aussi malhonnêtes, oppresseurs et méprisants. Et puis finalement, comme tous les autres, nous ne serons jamais rien d’autre que ce que nous sommes.

  • [livre] Chapitre 1 : Barbara, c’est le prénom que je donnerai à ma fille

    Lundi 28 novembre 2022.

    Encore une fois, j’étais accrochée à mon lit comme à un aimant sans parvenir à m’endormir. Il me semblait qu’une éternité me séparait de ma délivrance.

    Mon mari, qui connaissait très bien mes problèmes d’insomnies, avait remarqué qu’elles s’étaient accentuées à un point insupportable depuis mon accouchement. Il avait branché son ancien lecteur de cd pour me faire écouter La chanson d’Azima.

    Il savait que j’étais amoureuse de la voix de France Gall. Il savait aussi que je n’aimais pas discuter après vingt-deux heures, sauf si j’en avais décidé autrement. Il savait que je ne me couchais jamais dans le noir complet. Il savait que je détestais les roses rouges et les parfums féminins. Il savait que je gardais toutes les places de cinéma dans mon portefeuille, que je les rangeais soigneusement dans une petite pochette zippée, juste derrière mon passeport et mes billets de banque.

    Je fermais les yeux et mon monde devenait obscur. Il n’y avait plus rien qui était vrai, mis à part ma respiration et le toucher de la main de mon mari sur ma joue. J’entendais les beuglements de ma fille au loin mais je faisais la sourde oreille.

    Toutes les personnes qui souffrent d’insomnies ont cette chose en commun : elles ne souhaitent pas dormir. Cela vous parait étonnant n’est-ce pas ? Et pourtant, c’est bien le cas. Nous sommes tous tellement obnubilés par nos pensées qu’on n’arrive pas à s’en dépêtrer. C’est comme une invasion de milliers d’idées et de fantasmes qui viennent à nous en se bousculant à l’entrée. Aussi, je pense que notre esprit est construit de telle sorte qu’il ne peut réellement traiter qu’une seule information à la fois et bien souvent il s’y prend de la pire des manières. Pour ma part, à la moindre complication, je passe des heures à envisager toutes les options, tout en me disant que peu importe celle que je finirais par choisir, ce serait la mauvaise.

    Je vous ai dit que les insomniaques ne souhaitaient pas dormir mais je sens que vous en doutez encore… Laissez-moi vous convaincre.

    Commençons par un point qui ne peut, sans conteste, diviser les opinions. L’unique chose sur laquelle tout être humain porte un contrôle intégral est sa propre pensée. Si l’on part de ce postulat, on pourrait tous choisir de s’arrêter de réfléchir et de planifier pour s’abandonner à son sommeil. Un peu simpliste, je vous l’accorde. Mais ce qui l’est infiniment moins, c’est notre façon de gérer cette pensée. Je me trouve dans un cas particulier : d’ordinaire on me décrit comme une « procrastinatrice acharnée », pour autant je ne parviens pas à remettre mes pensées au lendemain.

    Certains ayatollahs diraient de moi que je suis atteinte d’une maladie moderne. Plusieurs de mes amis, à l’âge où j’en avais encore, m’avaient offert des livres de développement personnel pour réussir à m’endormir sainement par la simple force de la volonté. Je leur avais dit que je n’en avais pas vraiment, de la volonté, mais ils ne m’avaient pas crue et avaient insisté pour que je lise leurs bouquins.

    Alors l’insomnie, une maladie ? Je n’y crois pas. Ce n’est pas faute de connaître la définition du mot et tous les arguments qui vont avec. Simplement, j’ai décidé que je n’y croyais pas et on ne me fera pas changer d’avis là-dessus.

    Je ne consentais pas à succomber à mon endormissement, un point c’est tout. Mais pour le bien de tous, il fallait que mes nuits soient réparatrices et que je valide mes sept heures de sommeil quotidiennes. Alors, mon mari avait pris rendez-vous pour moi chez le médecin ce vendredi soir, à dix neuf heures, histoire qu’il me fournisse en médocs pour que je me shoote à la vue de tous, éhontément, et que je puisse m’endormir d’un coup sec comme une junkie à n’importe quel moment de la journée, sans savoir si j’allais me réveiller en un seul morceau ou bien si quelqu’un allait profiter d’une manière ou d’une autre de mon état second.

    J’avais conscience d’être mariée à un homme formidable. Il était très attentionné. Il m’avait dit à de nombreuses reprises que j’étais sa raison de vivre et que sans moi il ne serait rien du tout. Je trouvais cela un peu lamentable et il était pour moi évident que si je mourrais d’une overdose de médicaments il ne tarderait pas à trouver une nouvelle pouliche à qui dédier sa vie entière. Mais ma mère m’avait dit que j’avais trouvé la perle rare alors à chacune de ses déclarations mielleuses le soir au coin du feu, je le regardais profondément dans les yeux, tout en attendant que ma lettre d’admission à Poudlard arrive dans la cheminée.

  • [nouvelle] La place du village

    Je vais vous raconter ce jour où mon existence a été traumatisée, à jamais.

    Ce soir là il y avait une pluie de comètes magnifique qui était prévue par les scientifiques. On avait alors décidé, avec ma petite amie, d’aller faire un pique-nique sur les hauteurs de la Côte d’Azur.

    On était parti à neuf heures du soir de chez mes parents qui vivaient à Antibes, puis on avait remonté les routes sinueuses aux flancs des montagnes pour rejoindre un joli coin avec une très belle vue sur tous les alentours.

    Sur la route, elle m’avait raconté les nombreuses fois où elle avait croisé des renards la nuit, ou bien des sangliers parfois… Elle n’avait pas peur, elle me disait. C’était comme si elle était née dans ces espaces montagneux, entre précipices et feux de forêts.

    Une fois arrivés dans le petit village, on sortît de la voiture pour aller s’installer sur une parcelle d’herbe isolée, à quelques centaines de mètres du cœur du village.

    On avait pris soin d’emporter avec nous un appareil photo et une paire de jumelles pour prévenir l’arrivée des comètes.

    Il était déjà dix heures et demi et les comètes n’étaient toujours pas là. Comme il se faisait tard, on a préféré commencer à manger notre pique-nique.

    Une heure passée, le spectacle n’avait pas encore démarré. Le temps paraissait terriblement long, on n’avait rien à se dire.

    Il faisait particulièrement sombre. Le silence était brisé régulièrement par l’écho du grincement du vent sur les tuiles.

    J’étais fatigué et je venais de me rappeler que j’avais une présentation importante à faire à mes professeurs le lendemain. C’est pourquoi j’ai déclaré : « Tu sais, la nuit va bientôt tomber, on pourrait peut-être rentrer et remettre ça à une autre fois ? ».

    Berthe était tout à fait de mon avis.

    On s’est alors levés et on a rangé toutes nos affaires dans nos sacs. Je tenais l’appareil photo autour du cou au cas où les comètes seraient visibles pendant notre trajet retour.

    C’était difficile d’avancer dans le noir complet jusqu’à notre voiture : nos téléphones n’avaient plus de batterie et le flash de l’appareil photo était peu efficace. On marchait donc très lentement, en évitant de faire trop de bruit pour ne pas déranger les dormeurs du village voisin.

    Nous étions à moins d’une dizaines de mètres de notre voiture quand un groupe de personnes nous arrêta. Je ne pouvais pas les regarder directement, mais leurs silhouettes semblaient montrer qu’ils portaient de longs manteaux et des chapeaux difformes.

    L’un d’eux s’avança vers nous à pas comptés. Il tendît sa main vers mon visage puis caressa ma joue. Il énonça, en pesant le sens de chacun de ses mots au préalable : « Vous avez la peau particulièrement douce, quel est votre secret mon cher ? ».

    Je m’étais rappelé qu’il valait mieux ne jamais rien répondre aux personnes qui posent des questions étranges la nuit. Pourtant, il insistait.

    « Je voudrais connaître votre procédé. »

    J’avais décidé de m’en tenir à cela : déchoir tout ce qui pouvait être déchu.

    « Vous ne vous déciderez donc pas à parler. Tans pis, nous allons nous exprimer à votre place. »

    Le silence qu’ils marquèrent durait déjà depuis plus d’un quart d’heure.

    Un autre homme s’approcha de Berthe et déclara : « Vous. ». Berthe n’avait pas réagi, alors l’homme mît ses deux mains sur ses épaules : « Vous n’avez donc rien à nous dire ? ».

    Bien que je ne regardais pas directement la scène, je sus que Berthe avait relevé la tête. Elle allait parler.

    « Messieurs, je ne vois pas à quoi vous faites allusion. Non, je n’ai rien à vous dire. Vous nous faîtes peur à mon petit ami et moi, nous voulons rentrer chez nous.

    Je n’avais rien à ajouter et même si c’avait été le cas, j’étais trop pétrifié par la peur pour oser prendre la parole.

    Les hommes semblaient se nourrir de nos terreurs nocturnes. J’entendais leur salive couler de leurs lèvres.

    J’ai pensé sur le moment que ce pourraient être des monstres. Pourtant ils semblaient tout à fait ordinaires. C’étaient des hommes. Comme vous et moi.

    Le plus petit d’entre eux, s’avança d’un pas et dit en sifflant ses consonnes : « Vous désirez sonder nos personnages ? ».

    Berthe expliqua :

    «   –   Écoutez. Nous n’avons pas le temps de jouer avec vous cette nuit. Nous voulons rentrer chez nous.
    – Qui ne voudrait pas rentrer chez soi lorsque l’obscurité affecte ses impressions ?

    L’homme numéro quatre qui ne s’était toujours pas exprimé ajouta :

    – Quant à nous, nous avons tout notre temps pour jouer avec vous cette nuit. »

    Suite à cette déclaration glaciale, ils nous laissèrent  juste le temps d’expirer, puis on reçut chacun un grand coup de ce qui semblait être une matraque, deçà nos deux genoux.

    Puis, ils soignèrent leurs gestes afin de nous recouvrir la tête avec un long tissu sombre et humide.

    Je n’ai pas crié à l’aide, jugeant à tord que peu de personnes sont éveillées à cette heure là. Berthe non plus ne s’était pas plainte. A croire que nous étions consentants.

    Les hommes ont lié nos quatre pieds entre eux à l’aide d’un câble qu’ils ont serré au point d’ébrécher la chair recouvrant  nos chevilles.

    Ils nous ont ensuite traînés en tirant sur le câble durant quelques minutes avant de s’arrêter pour nous expliquer que nous nous trouvions sur la place du petit village.

    Après quoi, ils ont continué de nous aspirer insensiblement vers leur monde pervers.

  • [poésie] Les oiseaux

    Nous avons tous cette vision de la mort d’un oiseau.

    Écrasé indignement sur le bas côté d’une route.

    Sa chair pourrissant sous les coups de la pluie.

    Attirant comme un leurre, des colonies parasites.

    Ses plumes gorgées de sang qui nous rappellent les lignes rouges sur le plan du métro.

    Nous n’en avons que faire de la mort d’un oiseau, puisqu’il y en a des milliers sur Terre.

    Ce n’est pas beau, un oiseau.

    Je n’aime pas les oiseaux, comme vous.

    J’aime les jolies métaphores qu’ils évoquent de tous temps.

    J’aime la sensation de liberté qu’ils transcendent.

    J’aime leurs plumes, que je collectionne.

    Pourtant, je n’aime pas les oiseaux, comme vous.

    S’il y avait un oiseau sur Terre qui m’aimait, je lui dirais : « vole ! ».